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A propos de Carmen

La Manche libre - 2010 September 01

« Ca bouge dans tous les sens … tout ce petit monde virevolte au son de l’orchestre caché sous la scène et dirigé de main de maître par Paul-Emmanuel Thomas .»

"L'alchimiste des notes"

Le Pariser - 2013 September 01 - Gilles Charlassier

Rubrique IL/ELLE


Directeur musical de l’Orchestra Classica Italiana à Turin depuis septembre 2010, Paul-Emmanuel Thomas est une valeur montante parmi la nouvelle génération de chefs français. Le public français l’a entre autres entendu dans la Carmen mise en scène par Patrick Poivre d’Arvor et Manon Savary pour Opéra en plein air. Si la dimension internationale se confirme, il n’en nourrit pas moins une relation privilégiée avec le Piémont où il s’est d’ailleurs installé, au milieu d’une oliveraie. C’est donc presqu’en voisin que cet esthète des sons et des saveurs est venu à la direction artistique du festival de Menton en octobre 2012. Habitué des lieux, il nous a donné rendez-vous au cœur de cette ville à l’ atmosphère particulière, à la terrasse d’un café où les aficionados aiment à « refaire » les concerts de la veille de ce rendez-vous créé il y a cinq décennies à l’initiative de son fondateur André Böröcz et qui vient de s’achever.

Qu’est ce qui distingue ce festival de tous les autres?

Ce qui fait la spécificité de Menton, son ADN en quelque sorte, c’est l’intimisme du parvis de la Basilique Saint-Michel : une jauge entre 400 et 700 places entre ciel et mer. Rien à voir avec les grandes salles de 1500 à 2000 places où souvent les grands artistes internationaux se produisent, question d’amortissement financier oblige – il faut bien payer les cachets ! C’est justement cette identité intimiste que je veux cultiver, car de nombreux mélomanes tendent de plus en plus à préférer les concerts à la télévision où ils peuvent avoir l’illusion d’entendre respirer les artistes. Sur le parvis, dans ce cocon qu’est Menton – grâce aux montagnes, il n ’y a pas de mistral ici – le public reste très proche des artistes. Et à l’inverse d’une saison, un festival est un concentré, une sorte de feu d’artifice où l’on recherche chaque soir l’excellence. Pendant quinze jours, on a des spectateurs qui ne manquent aucun concert et vivent comme une parenthèse où leur vie n’est que musique. Pour moi, Menton c’est une magie particulière que l’on ne retrouve que dans les grands festivals – je veux dire Salzbourg, Bayreuth, etc.

Vous n’aviez jusque là pas encore dirigé de festival. Comment appréhende-t’on cette nouvelle fonction ?

Depuis trois ans, je m’occupe de l’Orchestra Classica Italiana à Turin, mais j’y suis directeur musical et ne m’occupe pas de la programmation. Quand Menton m’a appelé en octobre dernier, on était à dix mois de l’édition 2013. Un délai extrêmement court au regard de la qualité que j’ambitionne et des artistes que je voulais inviter dont les agendas sont généralement bookés trois ans à l’avance. Heureusement, étant musicien moi-même, mes nombreux contacts dans le milieu m’ont été précieux dans cette urgence et j’ai pu pratiquement boucler en janvier la programmation de cet été, que l’on a ensuite annoncée en avril.

Justement, comment composez-vous votre programmation ?

Le programme d’un festival, c’est un peu comme la gastronomie. Il ne suffit pas d’avoir les meilleurs ingrédients ; il faut en plus savoir les combiner entre eux, une sorte d’alchimie qui est un peu comme l’accord gourmand entre plats et vins. Bien sûr je le travaille avec les artistes afin qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Chacun a ses affinités avec certains répertoires et compositeurs. Et je veux aussi éveiller la curiosité du public. Par exemple, pour le concert d’hier soir -Gautier Capuçon et Frank Braley- je voulais faire autre chose que l’Arpeggione de Schubert et faire entendre cette remarquable Sonate que Britten a composée pour Rostropovitch. J’essaye toujours d’ établir avec le public une sorte de relation de confiance, qu’il se fie en un sens à mon goût pour étendre son horizon : « on ne connaît pas, mais s’il nous le propose, c’est qu’il va sans doute se passer quelque chose ». D’ailleurs, la réaction du public me semble pour le moment très positive, comme après le concert d’ouverture avec la création de Fazil Say. Vous connaissez les démêlés du pianiste turc avec les intégristes ; celui-ci leur a répondu avec une œuvre sur le Divan occidental-oriental de Goethe, recueil inspiré par le poète persan Hafez du XIV siècle, qui avait lui-même eu maille à partir avec l’intolérance de son époque.

D’être vous-même musicien, cela a-t-il une influence sur vos choix de programmateur ?

Un jour on m’a dit, sans savoir que j’avais pris la direction du festival de Menton, que les choix de l’édition 2013 étaient à l’évidence ceux d’un musicien. Je ne suis pas de ceux qui sélectionnent les artistes sur catalogue. Je vais régulièrement au concert, et quand il m’arrive d’avoir une soirée libre dans mes tournées, j’en profite pour écouter les artistes dont mes « informateurs », collègues ou connaissances, m’ont parlé. C’est l’avantage « d’être dans le milieu ». Et je privilégie toujours le concert au disque, car un artiste peut malgré un bon enregistrement se révéler décevant sur scène. Je reste toujours vigilant à faire en sorte que ce qui se passe au concert corresponde à l’affiche.

Avez-vous à coeur de découvrir de nouveaux talents ?

Bien sûr. Par exemple, j’ai pu inviter Edgar Moreau, jeune violoncelliste de 19 ans, juste avant qu’il ne reçoive sa Victoire de la musique – ce qui a évidemment dynamisé sa carrière. Il est d’ailleurs venu jouer une Suite de Bach lors de la conférence de presse en avril. Et je souhaite faire découvrir des artistes prometteurs, voire déjà confirmés, que l’on ne voit pas encore dans les circuits français, pour permettre au public français de les apprécier sans être obligé d’aller pour cela à Londres ou Berlin.



Activité chronophage, la direction d’un festival n’en reste pas moins passionnante pour un artiste en quête d’excellence. L’entretien s’achève en évoquant Georges Prêtre, un modèle, un mentor auprès duquel Paul-Emmanuel Thomas a beaucoup travaillé. Egalement titulaire d’un diplôme de l’EHESS, il évoque pour finir ses recherches sur l’émergence du concert moderne, inventé par Liszt, qui sur bien des questions, esthétiques autant que sociales, fut un extraordinaire visionnaire. Incontestablement, Paul-Emmanuel Thomas a plus d’une corde à son arc, et l’on attend avec intérêt les chemins musicaux sur lesquels cet insatiable curieux va emmener le public mentonnais…

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